2

Durant quelques minutes, Bob demeura immobile dans la quasi-obscurité. Les mains crispées sur son fusil, tous les sens aux aguets, il guettait le moindre bruit, mais aucun son ne lui parvint. Finalement, il se détendit un peu.

« Pourquoi m’a-t-on enfermé ici ? se demanda-t-il. Pour m’empêcher de fuir et me vaincre plus aisément ? » Dans ce cas, il aurait fallu supposer que des dacoïts étaient demeurés dans la chapelle. Or, Morane avait la sensation très nette d’être seul dans la vieille nef, grâce à une sorte de sixième sens acquis de danger en danger, à travers forêts, déserts et jungles des grandes villes. « Si je suis seul, pourquoi m’a-t-on bouclé ? Pour me garder au frais comme une marchandise périssable ? À moins que mes ennemis n’aient l’intention de me manger aux petits oignons dans un avenir plus ou moins proche… »

Quelque part au-dehors, dans la direction du manoir, un double cri déchira le silence. Bien que les murs de la chapelle amortissaient les bruits, Morane reconnut aussitôt le hululement de la chouette.

— Deux appels ! murmura-t-il. Bill doit être en danger…

Et il pensa : « Les dacoïts m’ont attiré ici pour m’écarter du jeu pendant un moment, le temps de faire un mauvais parti à Bill. Ensuite, ils reviendront en nombre pour me régler mon compte. Diviser pour régner… Hé ! Hé ! ces gaillards connaissent leurs classiques. Est-ce que, par hasard, ils auraient lu Machiavel ?… » Et il reprit, à voix basse :

— Avant tout, il me faut voler au secours de Bill ! Il regarda autour de lui.

— Comment sortir d’ici ?

Par acquit de conscience, il alla à la porte, mais celle-ci était bien close. Au cours des semaines précédentes, Bob avait fait des recherches sur la propriété qu’il venait d’acheter, et il avait lu qu’à l’époque de la Révolution, cette chapelle avait servi de prison aux ci-devant nobles tombés au pouvoir de la Convention. À cet effet, on avait placé des verrous à l’extérieur du portail, et c’étaient ces verrous que les dacoïts avaient dû pousser pour l’enfermer dans le sanctuaire désaffecté.

Au-dehors, un second coup de feu claqua, ce qui indiquait que Ballantine n’avait pas encore succombé sous les assauts de ses ennemis.

— Il me faut voler au secours de Bill ! répéta Morane.

En même temps, il regardait autour de lui, pour aviser les hautes fenêtres romanes, la plupart sans vitraux, qui s’ouvraient tout autour de la galerie supérieure.

« C’est par-là seulement que je pourrai sortir d’ici », songea-t-il.

Bien sûr, la chapelle possédait une seconde porte, qui donnait sur la sacristie, derrière l’autel, mais il savait qu’elle serait close. Ses ennemis étaient trop adroits pour avoir fermé le portail et oublié de clore l’autre issue.

Morane connaissait l’endroit où s’amorçait l’escalier de pierre permettant d’accéder à la galerie. Il l’atteignit en quelques enjambées et, rapidement, mais silencieusement, il se mit à grimper. Ce fut sans encombre qu’il parvint à la galerie, où il gagna aussitôt une des fenêtres, sur le rebord de laquelle il s’accroupit. Sous lui, d’après ce qu’il pouvait en juger, il y avait six mètres qui le séparaient du sol.

« Un peu haut, songea-t-il, surtout que je n’y vois goutte et que je ne sais pas sur quoi je vais me recevoir… »

Il était probable que la base du mur était riche en débris de pierre dissimulés par l’herbe haute. En outre, Bob, qui avait abandonné ses chaussures en pénétrant dans la chapelle, pouvait craindre de se blesser en touchant le sol. Il était d’ailleurs probable que les dacoïts ne le croyaient pas assez audacieux pour accomplir un tel saut en de pareilles conditions.

Dans le parc, un nouveau coup de feu claqua.

« Il faut que tu sautes, mon petit Bob ! »

Ce fut presque instinctivement, qu’il se ramassa sur lui-même et sauta, sans lâcher son fusil, qu’il n’aurait voulu abandonner pour rien au monde. Il toucha le sol avec souplesse, en se repliant sur lui-même comme un morceau de caoutchouc. Il ressentit une vive douleur au pied droit qui, sans doute, avait touché une pierre.

Bob n’eut cependant pas le loisir de s’attendrir sur lui-même, car une ombre avait jailli de derrière un buisson. Il vit une lame briller et, dans un réflexe, leva son fusil, qu’il tenait à deux mains. L’arme frappa l’avant-bras de l’agresseur, amortissant le coup. En même temps, Morane faisait accomplir un mouvement tournoyant au fusil, dont la crosse frappa violemment au menton le dacoït qui s’écroula, K.O…

Deux nouvelles détonations claquèrent, et Morane s’élança en courant à travers le parc. Devant lui, il vit passer plusieurs ombres véloces, mais trop loin pour qu’il pût espérer les atteindre avec des chevrotines. Morane vit la lueur d’un coup de feu avant d’en entendre le bruit. Il s’avança dans la direction où il avait aperçu la lueur, en criant afin de ne pas risquer de recevoir une décharge :

— Bill !… Bill !…

Quelques secondes plus tard, les deux amis s’étaient rejoints. Bob eut un soupir de soulagement.

— J’ai eu peur, un moment, Bill, que ces scélérats ne t’aient fait un mauvais sort.

— Personnellement, j’ai eu la même crainte à votre sujet, commandant, répondit le géant. Je vous ai appelé, sans réponse…

Morane se souvint alors que Ballantine avait, en effet, lancé le cri de la chouette et qu’il avait lui-même omis de répondre à cet appel. En effet, inquiet pour son ami, il n’avait pas un seul instant songé lui-même que Bill pouvait, de son côté, être inquiet à son sujet.

Pourtant, le géant continuait :

— Je crois en avoir descendu un, là-bas, derrière le manoir…

— Et moi un autre, dit Bob à son tour. J’en ai en outre assommé un troisième… Bien sûr, il y a les autres…

— Comme vous arriviez, je les ai vus fuir, expliqua l’Écossais. Probable qu’ils aient eu leur compte et qu’à l’heure présente il n’y en ait plus aucun dans le parc…

Pourtant, Morane ne partageait pas l’avis de son compagnon. Il connaissait trop l’opiniâtreté et le courage des dacoïts pour croire qu’ils aient pu fuir sans avoir accompli leur mission, c’est-à-dire les tuer, Bill et lui.

— Jetons un coup d’œil dans les parages, dit Bob, en continuant de nous, entourer de toutes les précautions indispensables…

Ils eurent beau cependant explorer le parc, ils n’y découvrirent aucun ennemi vivant, pas plus qu’à l’intérieur du manoir d’ailleurs, qu’ils visitèrent des caves aux combles. Quand ils eurent fouillé les vastes greniers dans leurs moindres recoins, ils regagnèrent la grande salle de séjour du rez-de-chaussée. C’est alors seulement qu’ils aperçurent le pli appuyé, bien en évidence, contre la bouteille de whisky à laquelle Bill faisait tantôt de si larges emprunts.

 

Durant quelques secondes, Bob Morane et Bill Ballantine étaient demeurés interdits et immobiles, à contempler le pli, et à se demander comment il était venu là. Ensuite, d’une main un peu hésitante, comme s’il allait toucher une bête venimeuse, Bob avait saisi l’enveloppe. Celle-ci ne portait aucune adresse mais, à son revers, un cachet de cire verte, qui la fermait et dont l’empreinte représentait un petit masque de démon tibétain, au front couvert de signes cabalistiques.

Morane et Bill connaissaient bien ce petit masque.

— Pas d’erreur, fit l’Écossais, ce pli vient bien de Ming. Que nous veut-il ?… Il n’a pas l’habitude de nous envoyer des messages de cette sorte…

— S’il s’agit bien d’un message, dit Bob avec scepticisme. Comme nous connaissons Ming, il pourrait s’agir d’une lettre… disons… chargée…

Mais Morane eut beau tourner et retourner l’enveloppe en tous sens dans la lumière afin de l’observer en transparence, il ne distingua rien de suspect.

— Courons notre chance, murmura Bob. Il nous faut savoir ce qu’il y a là-dedans. Pourtant, prenons toutes nos précautions… Avec Ming, on ne sait jamais…

Il prit surtout garde de ne pas briser le cachet, se contentant de scier l’enveloppe à l’aide d’un coupe-papier, mais du côté opposé à celui où elle devait s’ouvrir normalement. Rien ne se passa ; Bob tira de l’enveloppe une feuille de papier pliée en quatre et couverte d’une écriture ferme, aux caractères séparés mais parfaitement lisibles. En se basant sur la morphologie des signes, on ne pouvait douter qu’ils avaient été tracés par quelqu’un habitué aux clefs de l’écriture chinoise. Pourtant, en dépit de cette morphologie, les caractères de la lettre étaient latins et le texte rédigé en excellent français.

Ce texte disait :

 

Commandant Morane,

C’est un mourant qui vous écrit. Vous le savez, tout était arrangé pour me préserver d’une mort accidentelle, mais j’avais compté sans le mal qui me frappe : une tumeur au cerveau inopérable. À l’heure où vous lirez cette lettre, je ne serai plus, et tous les trésors de science que je possède, et qui sont mon œuvre, seront devenus sans maître. J’ai décidé de vous les léguer. Pourquoi à vous, qui m’avez combattu sans cesse, tenu en échec, et qui avez ruiné mes entreprises les plus audacieuses ? Si à cette heure je n’ai pas réussi à devenir le maître du monde, je vous le dois assurément. Mais sans doute est-ce pour cette raison que je fais de vous mon héritier scientifique. Au moment de mourir, je me rends compte que la lutte qui nous a opposés, au cours de ces dernières années, a été pour moi comme celle de l’existence, et je vous en dois de la reconnaissance. Mais probablement y a-t-il une autre raison à ce legs que je vous fais : le remords… Oui, si bizarre que cela puisse vous paraître, je me demande, au moment d’aller rejoindre les Empereurs Ming, mes vénérés ancêtres, si ma vie n’a pas été une erreur, ainsi que les actes qui l’ont émaillée ? Dans ce doute, j’ai décidé de réparer tout le mal que j’ai pu commettre. Ne désirant pas que mes découvertes puissent encore nuire à l’humanité en tombant, par hasard, dans de mauvaises mains, et ne pouvant cependant me résoudre à les détruire, je vous charge de faire un choix. À votre convenance, vous ne garderez de ces découvertes que ce qui vous semblera digne d’être gardé.

Si vous acceptez ce lourd héritage, gagnez Paris sans retard et, là, appelez POR. 15.87. On vous donnera les instructions nécessaires pour parvenir à l’endroit où sont entreposés mes secrets.

Ming.

 

Quand Morane eut terminé sa lecture, il y eut de longues secondes de silence, puis Bill, qui avait lu par-dessus l’épaule de son ami, s’exclama :

— Si je m’attendais à une histoire de ce genre ! Bob hocha la tête.

— Les dacoïts avaient pour mission de nous attirer hors de la maison. Pendant ce temps, l’un d’eux, je ne sais trop comment, s’introduisait ici pour déposer ce message… Pas d’erreur, c’est bien dans la manière de Ming…

— Mais pourquoi, dans ce cas, ont-ils tenté de nous tuer ? Si Ming voulait faire de vous son légataire, il aurait donné justement des ordres à ses fanatiques de ne pas attenter à votre vie…

— Sans doute, Bill, sans doute… Il est probable que les dacoïts, une fois dans le feu de l’action, se sont abandonnés à leurs instincts sanguinaires… Il y a d’ailleurs là un indice qui ne doit pas nous échapper : si les dacoïts ont ainsi désobéi aux ordres de leur maître, c’est qu’ils savaient ne plus avoir à le craindre…

— D’après vous, ce serait-là une preuve de la mort réelle de Ming ? demanda Bill.

Morane eut un signe affirmatif.

— C’est ce que je pense, en effet, Bill…

Le géant demeura un instant pensif, puis il secoua la tête avec rage.

— Eh bien ! moi, lança-t-il, je n’y crois pas, à cette histoire d’héritage. Ming veut nous attirer dans un piège, tout simplement…

— Peut-être, reconnut Morane, mais il nous faut courir le risque… En supposant que ses inventions, dont certaines sont réellement diaboliques, tombent, comme il le dit dans sa lettre, en de mauvaises mains, quels maux ne pourraient pas en découler pour l’humanité ?…

Cette remarque parut ébranler un peu Ballantine dans sa décision de ne pas donner suite au message du mystérieux Ming.

— Peut-être… dit-il. Peut-être… Mais ce n’est pas une raison pour aller nous jeter dans la gueule du loup…

Le visage grave, le géant se balança pendant quelques instants de gauche à droite, à la façon d’un gros ours. Ensuite, ses traits s’éclairèrent, et il continua :

— Et si nous allions prendre l’avis du professeur Clairembart, à Paris ? Non seulement il est notre aîné, mais il est également de bon conseil. Nous nous en remettrons à sa décision…

— Voilà une sage proposition, reconnut Morane. Mais peut-être, avant, y aurait-il un moyen d’en connaître davantage… Tu as abattu un dacoït derrière la maison, et moi un second dans la chapelle. L’un d’eux peut être encore en vie. Dans ce cas, il pourra nous fournir les renseignements dont nous avons besoin…

— On peut tenter le coup, commandant, mais je doute que nous obtenions un résultat. Nous sommes plutôt bons tireurs tous les deux et, en outre, vous savez bien qu’il est aussi difficile d’arracher une parole à un dacoït que de tirer des larmes d’une pierre…

— Je ne l’ignore pas, mais il nous faut courir la chance. Allons-y…

Ils reprirent leurs fusils et, sans se quitter cette fois, ils gagnèrent le parc. Nulle part cependant ils ne devaient retrouver les corps des deux dacoïts, et pas davantage celui que Morane avait mis hors de combat, d’un coup de crosse, sous les murs de la chapelle. Ce dernier avait dû reprendre ses sens et fuir. Quant à l’absence des corps, elle ne devait pas surprendre outre mesure les deux amis, car ils n’ignoraient pas que les tueurs de Ming avaient pour habitude d’emporter leurs morts quand c’était possible.

— Demain, conclut Morane quand ils eurent réintégré la grande salle du manoir, nous prendrons la route de Paris, pour nous en remettre, comme tu l’as proposé tantôt, à la décision du professeur…

Ballantine ne répondit pas. Il avait le visage sombre car, à la façon dont s’étaient jusqu’alors déroulés les événements, il devinait que tout ne faisait que commencer. Ming pouvait être réellement mort, cela ne changerait rien à rien. Au contraire…

 

L'héritage de l'Ombre Jaune
titlepage.xhtml
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Vernes,Henri-[Bob Morane-063]L'heritage de l'Ombre Jaune(1963).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html